Juliette
ou l'amour manqué
par Jean-Yves BERTRAND
Personnages (par ordre d'entrée en scène)
Un passant
Roméo, 30 ans, homme pressé
Juliette, 22 ans, actrice
Une serveuse, 25 ans
Line, 30 ans, actrice
JP, 27 ans, acteur
Hélène, 42 ans, actrice
Virginie, 18 ans, actrice
Malicia, 24 ans, actrice
Magali, 20 ans, actrice
Un serveur
Une dame blonde
La patronne
Décor
Une ville du midi, en été, pendant un festival. La scène est constituée d'une rue pavée, assez étroite, qui sépare les bâtiments, au fond, d'un ru, sur le devant.
Côté cour, l'entrée d'un théâtre, et, à un bloc de là, un autre théâtre.
Au centre, les intérieurs : une chambre d'une maison louée pour la saison et une salle de restaurant, genre salon de thé. En avant-plan, un saule qui pleure dans le ru.
Côté jardin, la terrasse d'un restaurant et, à l'extrême, la façade d'un théâtre.
ACTE I
Scène I
Devant un théâtre, des spectateurs attendent l'ouverture en discutant. De temps à autre passent quelques vélos, et des voitures qui les obligent à se presser sur le trottoir, non sans grogner, avant que de ne réinvestir la rue. Arrive un homme en chemisette et pantalon clair : Roméo. Il se met à la queue. Il est 11h45.
UN PASSANT
La pièce marche bien, c'est encore complet aujourd'hui !
ROMEO
C'est un petit théâtre -- comme toutes les salles d'ici, en marge du festival officiel.
LE PASSANT
Quand même, c'est rare un théâtre entièrement rempli !
ROMEO
C'est hélas vrai.
Une femme en robe blanche avec un chapeau assorti traverse la scène en courant ; elle porte une gerbe de fleurs, blanches, elles aussi.
LE PASSANT
Moi, quand je suis venu hier, c'était déjà complet !
ROMEO (en regardant disparaître la femme en blanc)
Ah ?
LE PASSANT
Et pourtant, j'étais arrivé là en avance ! Une bonne demi-heure ! Oui, une bonne demi-heure ! Eh bien, figurez-vous que c'était déjà complet !
ROMEO
Ah !
LE PASSANT
Oui, complet, comme je vous dis ! Heureusement, ils ont dit qu'on pouvait réserver pour le lendemain : c'est ce que j'ai fait.
ROMEO
Ah.
LE PASSANT
Et puis, comme je ne voulais pas rester sur ma faim... Je suis allé déjeuner ! Elle est bonne, non ?
ROMEO
Très.
LE PASSANT
Sur ma faim... Déjeuner... Et vous ?
ROMEO
Moi ?
LE PASSANT
Oui, vous vous êtes aussi cassé le nez hier ? Et du coup vous êtes allé déjeuner ? Il est très bien le restaurant à côté, je vous le conseille -- un ami me l'a conseillé.
ROMEO (passant machinalement la main à son nez)
Déjeuner... Non... Hier, je n'ai pas... J'avais vu un autre spectacle, dans ce théâtre : aussi, j'en ai profité pour réserver pour aujourd'hui.
LE PASSANT
Ah bon... Alors on peut réserver comme ça, à l'avance, pour n'importe quel spectacle ?
ROMEO
En général, non : ça dépend du théâtre qui reçoit et des compagnies. Mais le spectacle que j'ai vu et celui-là sont donnés par la même compagnie, alors...
LE PASSANT
Ah bon... Et c'était bien ?
ROMEO
Pardon ?
LE PASSANT
Le spectacle que vous avez vu hier, dans ce théâtre, il vous a plu ?
ROMEO
Oui.
LE PASSANT
Alors ?
ROMEO
Alors quoi ?
LE PASSANT
Vous me le conseillez ?
ROMEO
Euh... Oui, enfin... Ca dépend, je ne sais pas quels sont vos goûts...
LE PASSANT
Y a-t-il de l'action ?
ROMEO
Oui, je crois...
LE PASSANT
Parce que pour moi, il faut qu'il y ait de l'action... C'est comme pour les films, d'ailleurs : si ça ne bouge pas... Je m'endors.
ROMEO
Hum...
LE PASSANT
Je ne dis pas que les films "statiques" -- genre japonais ou chinois -- ne sont pas intéressants, non !
ROMEO
Vous trouvez que les films de kung-fu sont "statiques" ?
LE PASSANT
Non, je parlais des films du genre « la mort d'un maître de thé qui joue aux échecs ou au go avec son apprenti ». C'est certainement très bien, mais moi, dans le noir, je finis par m'endormir, si c'est trop calme.
ROMEO
Comme un petit oiseau, quoi.
LE PASSANT
Ah non, merci ! De ce côté-là, ça va !
ROMEO
Non, non ! Hum... Je voulais dire, vous savez, les canaris qui s'arrêtent de siffler quand on recouvre leur cage, parce qu'ils croient que le soleil s'est couché, et qu'il est temps d'en faire autant.
LE PASSANT
Ah bon ! Je croyais que...
ROMEO (péremptoire)
Sinon, vous n'avez qu'à allumer.
LE PASSANT
Pardon ?
ROMEO
Regardez donc vos films "statiques" à la télé, et laissez la lumière allumée !
LE PASSANT
Ah bon ! Décidément... Oui, c'est une idée...
Arrive Juliette.
JULIETTE (à Roméo)
Bonjour !
ROMEO
Bonjour ?!
JULIETTE
On m'a dit beaucoup de bien de ce spectacle.
LE PASSANT
C'est complet tous les jours !
JULIETTE
Vous avez aimé hier ?
ROMEO
Si j'ai aimé...
LE PASSANT
Ah, ah !
JULIETTE
Oui, le spectacle vous a-t-il plu ?
ROMEO
Le spectacle... Ah oui ! Excusez-moi, je ne vous avais pas remise... Oui, c'était intéressant, bien construit... Et bien joué. Vous étiez tous très bien.
JULIETTE
Merci.
LE PASSANT (intéressé)
Vous êtes actrice ?
JULIETTE
Oui, je joue ici dans le spectacle de vingt-trois heures. (à Roméo) J'aime beaucoup l'auteur.
ROMEO
Oui, il sait admirablement bien décrire les sentiments des femmes. Et il a un style magnifique. De quoi donner envie de monter son texte au théâtre.
JULIETTE
Et de le jouer !
ROMEO
Bien sûr ! De le jouer, aussi...
LE PASSANT
Elle est bien la pièce que vous jouez ? (sic)
ROMEO (agacé)
Elle ne va pas vous dire le contraire ! Mais moi qui l'ai vu jouer, je peux vous dire que ce sont de bonnes pièces. (à part) Encore faut-il savoir les apprécier.
LE PASSANT
Parce qu'il y en a plusieurs ?
ROMEO
Oui, trois, pour le prix d'une ! (à Juliette) J'ai également apprécié, après le spectacle, le thé à la menthe et les contes à tiroirs que nous a racontés...
JULIETTE
... Malicia !
ROMEO
Oui, Malicia... Elle fait une prestation de ce genre tous les soirs, ou bien cela dépend de son inspiration ?
JULIETTE
Ni l'un, ni l'autre.
ROMEO
Pardon ?
JULIETTE
Malicia ne raconte pas tous les soirs... Mais depuis que je la connais, je ne l'ai jamais vu manquer d'inspiration.
ROMEO
Mmm... Disons alors qu'elle se produit selon son humeur, son envie...
JULIETTE
C'est ça. Malicia va où elle veut, quand elle le veut... Et elle emmène avec elle qui elle veut.
ROMEO
Malicia... Je suis resté jusqu'au bout de ses histoires, qui d'ailleurs n'en finissaient jamais : elle n'arrêtait pas d'en commencer une nouvelle en plein milieu de celle qu'elle était en train de raconter, ouvrant poupée russe sur poupée russe...
LE PASSANT
A propos d'ouvrir, ils ouvrent les portes.
Ils rentrent dans le théâtre.
Scène II
A la terrasse d'un restaurant, Line et JP prennent un petit déjeuner tardif.
LA SERVEUSE
Et que voulez-vous boire avec votre petit déjeuner : café, thé, chocolat ?
LINE
Pour moi, du thé. Merci.
JP
Et café pour moi. Merci.
La serveuse part chercher leur commande. Elle revient presque aussitôt avec un plateau et les sert, puis continue de dresser les tables pour le déjeuner.
LINE
J'aime bien venir ici, ils ne te pressent pas, au contraire : ils viennent même te resservir ! C'est rare, ces petites attentions, comme ça... Ils sont... larges.
JP
Oui, le service est bien, ici...
(Un temps)
Tiens, un jour, ils m'ont même offert des allumettes. Merci, mais je ne fume pas, je leur ai dit. Ca ne fait rien, gardez la boîte, vous pourriez en avoir besoin, si l'envie vous prenait, elle m'a dit... J'ai dit merci et j'ai regardé la boîte. C'était vraiment une belle boîte ! Tu sais, ce genre de boîtes pour de grandes allumettes très longues, plus longues même que les cigares, et qui doivent servir à allumer le bois, pour les cheminées, ou les barbecues. Enfin...
LINE
Ne me dis pas que tu l'as jetée ?
JP
Qu'est-ce que j'en aurai fait ? Tu sais bien que je ne fume pas, et comme je n'ai ni cheminée, ni barbecue dans mon studio...
LINE
Ah, ah ! Pfff... Et en plus, c'est idiot comme réponse. Si la boîte était belle, comme tu dis, tu aurais dû la garder. Tu n'avais pas besoin d'en avoir l'usage : le simple fait qu'elle te plaise suffisait.
JP
Le simple fait qu'elle me plaise suffisait... D'abord, je ne t'ai pas dit qu'elle me plaisait : c'était juste une boîte d'allumettes, belle, je le reconnais, qu'on m'avait, certes gentiment, offerte. Et puisque de toute façon, je n'en avais pas l'usage...
LINE
Quand même, tu aurais dû la garder, pas la jeter !
JP
J'ai fait mieux que cela.
LINE
Que veux-tu dire ?
JP
Je l'ai donnée à quelqu'un qui en faisait la collection, qui a une maison de campagne, avec une cheminée, un barbecue, et qui fume !
LINE
C'est malin ! Ah, JP ! Si tu n'étais pas si beau, je crois bien que je te giflerais, tiens ! (Un temps) De toute façon, s'il fume, il va crever, il n'en profitera pas !
JP
Ses enfants en profiteront peut-être ?
LINE
S'il en a : il paraît que la nicotine rend impuissant...
Ils restent songeurs.
LA SERVEUSE
Madame, Monsieur, voulez-vous encore un peu de café, de thé ?
Ils acceptent.
JP
Mmm... On est bien ici... Tu sais, Line, si ce n'était pas toi qui jouais ce rôle, je t'avoue que je n'y croirais pas, à ce personnage.
LINE
Que veux-tu dire ?
JP
Eh bien, qu'une femme en pince ainsi pour un homme, d'accord. C'est à la portée de la première Bovary venue. Que cette femme soit un peu... call girl sur les bords, c'est déjà moins banal.
LINE
Quoique... Ca existe.
JP
C'est vrai, depuis que le monde est monde.
LINE
Depuis que l'homme est homme, et qu'il essaie d'acheter ce qui ne saurait l'être : l'amour -- ou ce qu'il prend pour tel... Quand il n'essaie pas -- tout aussi vainement ! -- de le prendre par la force : ultime lâcheté qui marque le fossé entre vous, les hommes, encore si proches des bêtes, et nous, les femmes.
JP
Une lâcheté pour une autre lâcheté, celle de vous, les femmes, qui vous vendez !
LINE
A notre corps et à notre coeur défendants !
JP
D'accord, un point partout. Mais justement, à propos de coeur, ton personnage ne tient pas la route. Je veux dire que l'histoire de cette femme ressemble plus à un fantasme de mec qu'à la vie réelle d'une fille ! Allons donc ! Comment veux-tu qu'une fille qui fait ce métier puisse encore entretenir quelque illusion envers les hommes ?
LINE
Tu sais bien comme nous sommes !
JP
Quand même ! Non, je verrais plutôt les choses comme ça : le gars en tombe amoureux, et il croit que par ses beaux yeux, grâce à sa queue, il ramènera cette pauvre fille sur le droit chemin, ce que bien évidemment aucun autre mec à part lui n'aurait pu faire, car lui seul la comprend, il est sa chance, etc.
LINE
Tu es à fond dans ton personnage !
JP
S'il croit que ça marche comme ça ! Il aime une image, celle qu'il s'est faite d'elle à partir de ses grands yeux tristes, de ce qu'il croit être un sourire blessé, etc.
LINE
Et lyrique, avec ça !
JP
Alors qu'il ne la connait pas, cette fille, comme il ne sait rien des femmes, sinon il ne s'essaierait pas « à acheter ce qui ne saurait l'être » ! C'est un naïf, ce mec, qui croit que l'amour existe !
LINE
Il n'est pas le seul à le croire, et c'est peut-être ce qui l'a touchée !
JP
Ah non, pas elle : elle n'a plus d'illusions ! Ecoute : une fille ça a un mac, et alors c'est pour lui qu'elle travaille, par "amour" pour lui, exclusivement. Ou bien, si elle n'en a pas, elle fait ça pour elle, pour l'argent, pour ce qu'elle peut s'offrir avec. Mais jamais elle n'ira mélanger affaires... et love affair avec un client !
LINE (chantonnant)
It was just a little love affair. (Un temps) Peut-être qu'elle débute ?
JP
Non, elle est déjà trop blessée, brisée.
LINE
Alors elle va le prendre comme nouveau mac.
JP
Un mac chasse l'autre ? Non, ça ne marche pas comme ça, à moins que le nouveau vienne buter l'ancien... Ou alors, elle veut décrocher : c'est rare, mais admettons. Dans ce cas, le premier imbécile pas trop craignos qui pourrait l'aider... D'accord, elle peut lui jouer l'Amour avec un grand A, et qu'il la croit... Mais quant à tuer pour lui, par "amour", c'est...
LINE
... authentique, c'est un fait divers authentique. Une histoire d'amour. Rien qu'une petite histoire d'amour.
JP
C'est vrai... N'empêche que j'ai du mal à y croire.
LINE
C'est écrit dans ton rôle.
JP
Quoi ?
LINE
Que tu n'arrives pas à y croire. Sans cela, j'ose espérer que tu... que ton personnage aurait été moins... désinvolte ! Je n'ai pas dit lâche...
JP
Bien sûr... Evidemment, si mon "personnage" s'était douté... Il n'aurait pas... Ou alors il serait d'une incroyable... Non, je ne pense pas qu'il ait pu se douter... Comme moi, d'ailleurs !
LINE
Comme toi...
Ils restent songeurs. La serveuse a fini de dresser les autres tables et de ramasser les débris d'un verre qu'une rafale de vent (?) a fait tomber. Elle apporte l'addition en réponse à un signe de JP.
JP
De toute façon, ce qui s'est réellement passé entre cet homme et cette femme, ce que ne racontent pas les faits bruts, et qui d'ailleurs ne peut pas apparaître là, dans ces lignes sèches, qui relatent les faits, certes, mais pas ce qui les a engendrés, ce qu'il y a autour d'eux, cela, ce qui a fait qu'il y a eu un fait divers, cela, on ne le saura jamais.
LINE
On ne le saura jamais...
Ils paient et se lèvent.
Scène III
Roméo est un des premiers à sortir du théâtre de la scène I et il disparaît rapidement côté jardin. Juliette sort un plus tard, elle a l'air de chercher quelqu'un. Il est 13h15.
LE PASSANT
Quelle belle pièce !
JULIETTE
Oui.
LE PASSANT
Et vous avez vu, la petite ?
JULIETTE
La petite...
LE PASSANT
Oui, celle qui joue la fille de celle à qui on a apporté des fleurs dans la pièce.
JULIETTE
Virginie. Eh bien ?
LE PASSANT
Comme elle joue bien ! Tenez, je vous parie que dans la vie, c'est ainsi qu'elle parle à sa mère ! C'est criant de vérité !
JULIETTE
C'est vrai.
LE PASSANT
A croire qu'elles sont mère et fille dans la vie !
JULIETTE
C'est vrai que la réalité rejoint parfois la fiction.
LE PASSANT
Ne dit-on pas plutôt qu'elle la dépasse ?
JULIETTE
Il faudrait mieux leur souhaiter que non, vu comment se termine la pièce.
LE PASSANT
Bien sûr, bien sûr... Enfin, elle jouait si bien... D'ailleurs, je suis sûr que les fleurs qu'on lui a apportées à la fin de la pièce sont le fait d'un admirateur...
JULIETTE
Sans doute.
LE PASSANT
Mais non ! J'ai entendu que c'était pour son anniversaire. Avouez que c'est troublant : aujourd'hui c'est vraiment son anniversaire !
JULIETTE
Son anniversaire...
LE PASSANT
Oui, son anniversaire ! Elle est toute jeune cette petite. Si ça se trouve, elle vient juste d'avoir dix-huit ans !
JULIETTE
Dix-huit ans...
LE PASSANT
Remarquez, vous êtes jeune, vous aussi ! Mais cette petite doit être plus jeune. Pas trop, quand même, on n'offre pas de fleurs à une enfant.
JULIETTE
On n'offre pas de fleurs à une enfant.
LE PASSANT
Même pour son anniversaire !
JULIETTE
Même pour son anniversaire...
LE PASSANT
Tout compte fait, elle doit avoir à peu à près le même âge que vous. Vingt ans ? Mais vous, vous êtes plus grande. Vous faites plus femme.
JULIETTE
Plus femme...
LE PASSANT
Quoique les acteurs... Ca n'a pas d'âge. On peut être acteur à n'importe quel âge.
JULIETTE (revenue à la réalité)
Mais pas n'importe qui !
LE PASSANT
Pardon ?
JULIETTE
Ne devient pas acteur n'importe qui !
LE PASSANT
Non, c'est vrai. Moi, par exemple, je ne... Et puis, je ne suis pas beau ! Mais pardon. Vous jouez dans le spectacle de vingt-trois heures ?
JULIETTE
Tenez, voilà un prospectus. Venez me voir, vous pourrez ainsi juger de l'âge d'un acteur, sur scène !
Elle s'en va, et on suit le passant qui va... déjeuner !
Scène IV
Le restaurant de la scène II.
LA SERVEUSE
Monsieur ?
LE PASSANT
C'est pour déjeuner !
LA SERVEUSE
Voulez-vous une place en terrasse ?
LE PASSANT
Oui, en terrasse... C'est pour déjeuner.
LA SERVEUSE
Suivez-moi. Aujourd'hui, nous avons des...
LE PASSANT
C'est parfait.
LA SERVEUSE
Et comme boisson ?
LE PASSANT
Un verre de Château-Neuf.
LA SERVEUSE
Blanc ou rouge ?
LE PASSANT
Rouge... C'est pour déjeuner !
LA SERVEUSE
Et avec ça... une carafe d'eau ?
LE PASSANT
Non merci, pas au déjeuner.
LA SERVEUSE
Comme il vous plaira.
Elle s'éloigne. Le passant la regarde partir en jouant machinalement avec une pochette d'allumettes.
ACTE II
Scène I
Une chambre dans une maison louée pour la saison.
HELENE
Tu ne vas pas mettre ça, quand même ?
VIRGINIE
Bah, pourquoi ?
HELENE
Et la robe blanche que je t'ai faite pour tes dix-huit ans ?
VIRGINIE
Pff... Excuse-moi, mais... Elle fait un peu dépassée, tu sais !
HELENE
Dépassée ? Regarde comme elle est belle !
VIRGINIE
Je sais, la Beauté, la Vraie, est immortelle... Alors, quant à être à la mode !
HELENE
Tu mettras cette robe pour la fête de ce soir !
VIRGINIE
Si tu veux...
HELENE
Tu pourrais faire montre de plus d'enthousiasme !
VIRGINIE
Si je veux ! De toute façon, pour l'instant, je sors !
HELENE
Et où vas-tu ?
VIRGINIE
M'amuser. Tu connais ce mot, s'amuser ?
HELENE
Tu sais que je n'aime pas trop que tu traînes...
VIRGINIE
Eh ! Je te signale que j'ai dix-huit ans, tout de même ! Je suis majeure, maintenant !
HELENE
Ce n'est pas une raison pour te conduire comme tu te conduis !
VIRGINIE
Eh ! Oh ! Tu n'es pas ma mère !
HELENE
Tu...
VIRGINIE
Excuse-moi, je ne voulais pas... Mais tu m'énerves avec toutes tes questions, ta morale surannée... Pourquoi ceci, pourquoi cela... Tes "conseils" quant à ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas faire... Ce qu'il faut mettre, ce qu'il ne faut pas mettre... Et qui il faut fréquenter, et qui il faut éviter...
HELENE
Tu passes trop de temps avec Juliette.
VIRGINIE
Et voilà, tu repars encore dans le passé... Mais tout ça c'est fini, tu comprends ? Je suis désolée pour toi, mais il faut que tu passes ton deuil. Ca fait combien de temps ? Ah, oui ! Deux ans aujourd'hui ! Si je ne le savais pas, ce n'est pas toi qu'il faudrait blâmer, en tout cas !
HELENE
Tu es dure.
VIRGINIE
C'est pour ton bien ! Tu es si bizarre quelques fois... Je veux dire que tu réagis parfois de façon excessive, et pour des détails ! Tiens, par exemple, tout à l'heure, à propos des fleurs que l'on m'a offertes à la fin du spectacle...
HELENE
Le bouquet de roses blanches...
VIRGINIE
Oui, les roses blanches ! Tu en as eues dans la pièce, comme à chaque fois, eh bien moi, j'en ai eues dans la vie, la vraie !
HELENE
Je t'en prie !
VIRGINIE
Quoi ? J'ai bien le droit d'avoir des admirateurs !
HELENE (soulagée)
C'était un admirateur ?
VIRGINIE
Bah, oui ! Je ne suis pas si mauvaise actrice que ça, tu sais !
HELENE
Mais non, ma chérie, tu n'es pas mauvaise, tu es merveilleuse... C'est juste que ces roses...
VIRGINIE
Oui ?
HELENE
Elles m'ont rappelé... Ah !... Déjà dans la pièce, ces roses brûlantes au lieu des fleurs habituelles... Ah !... Tu sais... Non, tu as raison, laissons ça : que le passé ravale les douloureuses souvenances que je dois à ces roses funestes !
VIRGINIE
Bon, ben j'y vais !
HELENE
Tu vas où ?
VIRGINIE
Hélène !
HELENE
Oh pardon, je n'ai rien dit !
VIRGINIE
Bon... On va faire une petite virée pour mon anniversaire.
HELENE
Mais...
VIRGINIE
Ne t'inquiète pas, je serai à l'heure, ce soir, pour la fête !... Et je la mettrai, ta robe blanche ! Allez, ciao !
HELENE
Amuse-toi ma petite !
Virginie sort.
HELENE
Take care, sweetheart. Take care !
Scène II
15h00. Devant un théâtre, Roméo attend l'ouverture des portes. Juliette arrive. Ils entrent. Après le spectacle, la sortie. Il est 16h30.
ROMEO
Vous n'avez pas aimé ?
JULIETTE
Non, c'est trop compliqué, ce n'est pas crédible.
ROMEO
Je ne suis pas d'accord avec vous. Le théâtre, ce n'est pas forcément quelque chose qui doit vous tomber tout cuit dans la bouche, comme un téléfilm américain aussi insipide que... que leur bouffe allégée, tiens ! Allégée ! Ah ! Allégée en goût, oui ! Eh bien, le théâtre, le vrai, celui qui vit, ça doit donner à réfléchir ! (et il va pour partir)
JULIETTE
Quand je vais voir un spectacle, c'est pour me détendre, pas pour me prendre la tête !
ROMEO (revenant vers elle)
Il faut donc que cela vous semble évident pour vous plaire, que vous n'ayez pas d'efforts à faire pour comprendre, pour suivre l'action ?
JULIETTE
Je suis une actrice, ne m'en demandez pas trop.
ROMEO
Oui, bien sûr. Mais sans se ruer sur une adaptation en quinze actes de la Critique de la raison pure, annotée par Jean Guitton, il ne faut pas pour autant tomber dans l'excès inverse où tout est téléphoné, prédigéré et sans aucune surprise.
JULIETTE
Evidemment, mais pour moi un spectacle doit me détendre avant tout.
ROMEO
Hum... Si je puis risquer cette comparaison, vous me faites penser à ces touristes qui, lorsqu'ils visitent un pays, veulent y retrouver leur cuisine nationale : steaks frites s'ils sont français, hamburgers ketchup s'ils sont américains, pizzas spaghettis s'ils sont italiens, mais surtout ne se hasarderaient pas à goûter quelque chose d'autre, de différent, plus "élaboré", plus... "exotique".
JULIETTE
C'est qu'ils ont besoin de conserver quelques marques, ils ne tiennent pas à être trop dépaysés.
ROMEO
Sans doute, mais alors pourquoi ont-ils fait le voyage ?
JULIETTE
Ils l'ont fait, c'est déjà ça.
ROMEO
Oui, mais... Tenez, ils me font penser aux enfants qui préfèrent le sucré à l'amer, le doux à l'épicé. Ce n'est que plus tard, en grandissant, que l'on devient capable d'apprécier l'amertume de la bière, le piquant du chili...
JULIETTE (alors qu'il s'en va, satisfait de son explication)
Laissez-moi grandir !
ROMEO
Pardon ?
JULIETTE
Comme les enfants, comme vos touristes qui ont -- ne l'oubliez pas ! -- fait l'effort d'un premier voyage, laissez-moi le temps d'apprécier ce qui est -- diriez-vous -- plus "élaboré", moins "immédiat", moins "primaire" à nos sens...
ROMEO
Euh... Si j'osais, sans vouloir vous choquer, je tenterais un parallèle entre la manière d'aimer une femme, la façon de la caresser, de la déshabiller, d'explorer son corps, le lent mais délicieux chemin à suivre pour tenter de la mener au plaisir.
JULIETTE
Tentez.
ROMEO
Cela n'a rien d'immédiat -- en général ! -- mais quand on y arrive... Eh bien de même, quand vous assistez à un spectacle, rien ne vous oblige à « démarrer au quart de tour » ; vous pouvez comprendre qu'il est des plaisirs plus "élaborés", plus "synthétiques", qui résultent de tout un ensemble, de toute une "construction", plutôt que d'une simple succession de stimuli, si "transparents", si "compréhensibles" -- et de ce fait de peu d'intérêt.
JULIETTE
En somme, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
ROMEO
D'une certaine façon, oui... Je ne veux pas dire que les choses simples sont à proscrire, non. Le simple reste appréciable, mais, certaines "complications" de-ci, de-là lui donnent plus de goût !
JULIETTE
Si je reprends votre parallèle sur votre façon d'aimer une femme, de la caresser, d'explorer son corps, etc., pour la mener au plaisir, vous comprendrez bien que pour une femme, si peu expérimentée soit-elle, la façon de mener un homme au plaisir étant bien plus rapide et plus aisée, rien ne l'empêche de préférer ainsi -- par habitude ? -- des plaisirs plus "immédiats" au théâtre !
ROMEO
Touché ! (Et il file)
JULIETTE
Cela dit, pourquoi une femme chercherait-elle à mener rapidement un homme au plaisir ? (Elle reste quelque temps songeuse en le regardant partir) A part les professionnelles, bien sûr...
Scène III
Arrive Malicia, distribuant des tracts.
MALICIA
... et la belle princesse regardait s'éloigner, éblouissant dans l'or du midi, son prince...
JULIETTE
Veux-tu te taire !
MALICIA
Il n'y a que la vérité qui blesse !
JULIETTE
Tu ne crois pas que tu l'enrichis quelque peu, la vérité, avec tes strass et tes paillettes bon marché ?
MALICIA
L'enrichis-je ?
JULIETTE (réfléchissant)
Un peu... peut-être... je ne sais pas.
MALICIA
Mais moi, je sais !
JULIETTE
Que sais-tu ?
MALICIA
Je sais quelle est ton histoire, belle princesse... et celle de ton prince !
JULIETTE
Qu'en sais-tu ? Je ne sais pas moi-même ce qu'il en est.
MALICIA
Oh, ça ! Tu sais ce qu'on dit : en amour comme en tout, ce sont ceux qui sont concernés les derniers au courant.
JULIETTE
Ben voyons ! Eh bien, où se cache donc Cupidon, belle Aphrodite ?
MALICIA
Ici. Là. Par ici. Par là. Peu importe. Il t'a peut-être -- sans doute -- déjà touchée !
JULIETTE
Peut-être ? Sans doute ? Tu ne le sais pas ? T'échapperait-il, ton angelot ? Ou ferait-il du zèle ? Et lui, mon "prince", a-t-il été touché ?
MALICIA
Tout doux, princesse. Malheur aux mortels qui voudraient se mêler des affaires des dieux !
JULIETTE
Pardonnez mon audace, ô déesse miséricordieuse, mais je croyais que celle-ci me concernait.
MALICIA
Je te pardonne. Mais pour te punir de l'insolence que je sens poindre dans tes propos, je ne t'en dirais pas plus. Sache seulement que tout ce que tu veux savoir est écrit là, tout au fond de ton coeur !
JULIETTE
La belle affaire ! Je sais ce qui est écrit au fond de mon coeur... Enfin je crois. C'est ce qui est écrit au fond de son coeur que je voudrais connaître !
MALICIA
En es-tu sûre ?
JULIETTE
Ben, oui, comme ça, je pourrais connaître ses sentiments... Je pourrais voir... Je ne sais pas... his soul ?
MALICIA
En es-tu vraiment sûre ?
JULIETTE
... or mine ?
MALICIA
Et si ce que tu voyais dans son coeur n'était pas ce que tu crois -- ou espère -- qu'il y ait ?
JULIETTE
Evidemment... On en revient toujours à ça. Faut-il mieux rêver, rêver toujours, ou se réveiller, et être déçue par la réalité ?
MALICIA
Pour une mortelle, tu n'es pas si immature, malgré ton jeune âge.
JULIETTE
Je fus à bonne école...
MALICIA
Excuse-moi... Je ne voulais pas...
JULIETTE
Ce n'est rien... Tu as assez de matière pour tes contes ?
MALICIA
Il n'y aura pas de contes, ce soir... Rappelle-toi qu'on fête l'anniversaire de Virginie !
JULIETTE
Comment pourrais-je l'oublier ? Elle a dix-huit ans aujourd'hui !
MALICIA
Dix-huit ans !
JULIETTE
Ce n'est plus une enfant...
MALICIA
C'est ce qu'on dit.
JULIETTE
Elle devient responsable.
MALICIA
C'est ce qu'on croit.
JULIETTE
Oui, c'est ce qu'on croit, à dix-huit ans. Mais est-on jamais pleinement responsable de nos actes ?
MALICIA
En tout cas, j'espère que tu l'es suffisamment : tu y penses, à la promo de notre spectacle ?
JULIETTE
Je rentre me changer et je repars distribuer les tracts.
On continue de suivre Juliette.
Scène IV
La chambre de la scène I. Hélène semble s'être remise de sa "discussion" avec Virginie. Arrive Juliette.
JULIETTE
Bonjour, Hélène. Tu n'as pas vu Virginie ?
HELENE
Pas depuis ce midi.
JULIETTE
Tiens, je pensais qu'elle serait avec toi, et qu'elle pourrait m'aider à tracter : c'est plus sympa, à deux.
HELENE
C'est ça, toutes les deux... Eh bien n'y compte pas, mademoiselle est partie fêter son anniversaire !
JULIETTE
Sans moi ?
HELENE
Apparemment.
JULIETTE (se reprenant)
C'est vrai, j'avais oublié qu'elle sortait...
HELENE
Sans toi ?
JULIETTE
Apparemment.
HELENE
Je vois, elle a besoin de prendre l'air, maintenant.
JULIETTE
Tant pis, je ferai avec -- ou plutôt sans... Et puis, il arrive qu'on fasse des rencontres intéressantes en tractant !
HELENE
Sans doute. En tout cas, je te remercie d'être venue nous voir au théâtre, ce matin.
JULIETTE
C'est normal, je sais que cela comptait beaucoup pour toi.
HELENE
Parce que cela ne compte plus pour toi ?
JULIETTE
Si, bien sûr ! Je voulais dire aujourd'hui, plus particulièrement.
HELENE
Pour moi, tu sais bien qu'il n'est que des aujourd'hui qui ont le goût d'hier, il y a deux ans.
JULIETTE
Ecoute, je sais ce que tu ressens, mais je ne vais pas comme toi passer ma vie à...
HELENE
Ta vie ! Ta vie ! Et la sienne ? Ma fille a dix-huit ans aujourd'hui !
JULIETTE
Hélène...
HELENE
Dix-huit ans... Elle est si belle avec ses longs cheveux si fins, si noirs ! Et sa petite frange... Une vraie poupée de Chine !
JULIETTE
Hélène !
HELENE
Excuse-moi... Mais tu sais que le jour de son anniversaire, je...
JULIETTE
Je sais, tu n'es plus la grande actrice qui maîtrise ses sentiments... (plus bas) ... et joue avec ceux de son entourage...
HELENE
Et puis, tout à l'heure, ces roses, dans la pièce...
JULIETTE
Ah oui ! Je t'ai vue tressaillir quand tu reçois le bouquet...
HELENE
Des roses blanches ! Le jour de son anniversaire !
JULIETTE
Pourquoi, les autres jours ce n'étaient pas des roses blanches ?
HELENE
Bien sûr que non ! Jamais je n'aurais pu supporter... Et il faut que cela soit arrivé justement aujourd'hui...
JULIETTE
Peut-être que l'accessoiriste n'avait pu trouver que celles-ci, ou qu'il a pensé que des roses conviendraient mieux, pour changer...
HELENE
Ah, ça, pour convenir !
JULIETTE
En tout cas tu as rattrapé le coup en vraie pro...
HELENE
L'automatisme de vingt ans de métier... N'empêche que si je tenais celui qui m'a fait ce sale coup...
JULIETTE
Allons, ce n'est sûrement qu'une coïncidence... malheureuse certes, mais une coïncidence tout de même.
HELENE
C'est ça... Comme le bouquet de roses blanches qu'a reçu Virginie après le spectacle !
JULIETTE
Comment, ce n'était pas toi ?
HELENE
Non.
JULIETTE
Je... Je croyais que tu... Pour l'anniversaire de Virginie...
HELENE
Non, j'attends quand on sera tous ensemble, ce soir après ton spectacle. C'est à ce moment-là qu'on lui remettra ses cadeaux... et ses fleurs !
JULIETTE
Ce n'était pas toi ?
HELENE
Mais non ! Ca existe les admirateurs, tu sais ?
JULIETTE
Oui... Et les admiratrices...
ACTE III
Scène I
La soirée est plus avancée, le soleil est moins fort, mais reste chaud. On voit sortir des gens d'un théâtre. Juliette a changé de tenue, elle porte un tee-shirt et un pantalon décontracté. Elle distribue des tracts pour son spectacle de fin de soirée. Roméo sort du théâtre, pressé comme à son habitude. Il manque de heurter Juliette. Il est 19h30.
ROMEO
Excusez-moi.
JULIETTE
Pas de mal.
ROMEO
J'ai un autre spectacle à voir et celui-ci a commencé en retard. Je n'arrête pas de courir.
JULIETTE
Vous avez aimé le spectacle de ce matin ?
ROMEO
Le spectacle de... Ah oui, beaucoup ! Je n'ai pas été déçu par la mise en scène ni par l'interprétation, même de la petite.
JULIETTE
Même ?
ROMEO
Oui, enfin je veux dire elle est très jeune, et c'est rare de jouer aussi bien à son âge...
JULIETTE
Aussi bien ?
ROMEO
Oui, aussi juste. (Un temps) Ah non ! Je ne voulais pas dire que vous jouez moins bien qu'elle, non ! Mais elle, vu son âge... Non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Ca n'a rien à voir. Vous jouez très bien, mieux même dans vos trois pièces, mais vous êtes plus âgée... Non, ce n'est pas ce que je veux dire. Je veux dire c'est normal, vous avez plus d'expérience... Non, ce n'est pas ça. Vous êtes jeune, aussi, mais moins qu'elle et... Ah... Voilà : je suis sûr qu'à son âge vous jouiez aussi bien, mieux même... Ce que je voulais dire... Je ne sais plus ce que je dis...
JULIETTE
Vous disiez que quand on est très jeune, il est rare de jouer aussi bien...
ROMEO
Disons aussi juste... A moins qu'en fait de rôle, elle n'ait revécu quelque événement marquant de sa vie...
JULIETTE
C'est souvent notre propre expérience qui fait la justesse de notre personnage.
ROMEO
Oui, vous avez raison... Ou peut-être parce que c'est précisément aujourd'hui son anniversaire, vous avez vu ? Quelle coïncidence ! (Un temps) Elle doit tout juste avoir dix-huit ans.
JULIETTE
Oui, dix-huit ans...
ROMEO
Mais celle qui joue le rôle de la mère... Quelle actrice ! Cette vulnérabilité mais aussi cette force, cette dureté même qu'elle arrive à exprimer !
JULIETTE
Hélène...
ROMEO
Vous avez vu combien elle est touchée, abattue, quand elle apprend la mort de sa fille... Cette douleur presque physique qui la submerge... et avec quelle intensité !
JULIETTE
Avec quelle intensité !
ROMEO
Quelle actrice ! Et puis cette rage qui la possède lorsqu'elle va s'acharner à transformer peu à peu Virginie, l'amie de sa fille, l'amie si proche...
JULIETTE
... trop proche !
ROMEO
... oui, cette amie trop proche de sa fille dont elle va « recréer » en quelque sorte, par elle, à travers elle, l'image...
JULIETTE
Et même le corps de sa fille disparue !
ROMEO
Oui... Avec hélas ce qui ne peut qu'en résulter... Pauvre petite...
JULIETTE
Oui, pauvre Virginie... Elle qui se sent si responsable de la mort de son amie. C'est peut-être ce qui fera qu'elle va se laisser entraîner si loin dans cette "identification" insupportable -- et si vaine -- que la mère de son amie va organiser, planifier point par point, jusqu'au tout dernier détail des fleurs, comme un puzzle obscène qu'on ne peut s'empêcher de finir...
ROMEO
Comme un scribe ambitieux qui écrirait le nom de Dieu...
JULIETTE
Et la dernière pièce ajustée...
ROMEO
... la dernière lettre écrite...
JULIETTE
... lorsque les astres sombres retrouvent leur alignement funeste...
ROMEO
... l' "identification" devient totale !
JULIETTE
Oui... Et qui ressemble le plus à une jeune fille morte...
ROMEO
... qu'une autre jeune fille morte ?
JULIETTE
Pauvre Virginie...
ROMEO
Pauvre Virginie... Mais il faut que je me sauve. Au revoir Juliette, et m... pour ce soir !
JULIETTE
Au revoir... (Un temps) Pauvre Virginie ?
Scène II
Dans la rue, on suit Juliette qui rencontre Magali, distribuant elle aussi des tracts.
MAGALI
Ouh, ouh, Juliette !
JULIETTE
Hum ? Ah, salut Magali.
MAGALI
Tu m'as l'air perdue, un peu dans les nuages...
JULIETTE
Mmm...
MAGALI
... ou plutôt dans un des contes à tiroir de Malicia !
JULIETTE
Oui, en quelque sorte.
MAGALI
Mmm... Il y aurait un sultan là-dessous...
JULIETTE
Il y aurait... Cela reste au conditionnel...
MAGALI
Mais cela ne vaut-il pas mieux qu'un indicatif -- somme tout décevant ?
JULIETTE
Mmm...
MAGALI
Ou qu'un impératif, par trop contraignant !
JULIETTE
Si seulement... Tu sais, Magali, je me demande parfois si les hommes ont des yeux pour voir.
MAGALI
Certes, ils en ont, mais quant à ce qu'ils en font... Quoique, pour certaines parties imprudemment -- ou malicieusement -- exposées de notre anatomie, ils savent ne pas les garder dans leur poche !
JULIETTE
Il n'est pas comme ça.
MAGALI
Ils sont tous comme ça. Je me souviens...
JULIETTE
Je sais qu'il n'est pas comme ça. Seulement, il veut voir tant et tant de choses qu'il a oublié de s'arrêter de temps à autre, pour apprécier ce qu'il a sous les yeux, à la portée de sa main...
MAGALI
Toi, par exemple ?
JULIETTE
Moi, si tu veux, mais même n'importe qui d'autre, il regarde déjà ce qu'il verra demain...
MAGALI
En somme, ce n'est qu'un problème du décalage horaire !
JULIETTE
Et pourtant... Je crois avoir réussi un instant -- oh ! rien qu'un instant, un tout petit, infime instant -- je crois avoir réussi à le ralentir, à me hisser à sa hauteur, comme il arrive que deux trains circulant sur deux voies parallèles entrent en phase à l'occasion de leur approche en gare, ou d'un ralentissement dû à une courbe délicate...
MAGALI
Et alors ?
JULIETTE
Alors la courbe s'est redressée, les voies ont divergé et le rapide a repris de la vitesse, laissant l'omnibus à bout de souffle, et moi, le coeur encore battant de cette approche impossible mais à laquelle j'aurais tant cru...
MAGALI
Allons, allons, Juliette, tu forces un peu le romantisme de ton nom, tu ne crois pas ?
JULIETTE
Peut-être, ma bonne Magali, mais je ne fais que te dire ce que je ressens quand je le vois, ce qu'il m'inspire...
MAGALI
Mouais... Et Virginie dans tout ça ? (Silence) Fui ! Si l'appétit vient en mangeant, la pépie vient en buvant ! Je serais curieux de le voir, pour qu'il te mette dans cet état... Tu me fais penser à... Rappelle-toi cette pièce qu'on a vue, d'après un fait divers, le rôle de la femme. Tu aurais cru que la femme...
JULIETTE
Tu trouves que je lui ressemble ?
MAGALI
Ne t'inquiète pas, va. Ce ne sont... Les apparences, tu sais.
JULIETTE
Il aimerait une...
MAGALI
En attendant, dépêche-toi de finir de distribuer tes tracts, on a quelques marques à revoir pour ce soir ! Et ça, c'est un impératif !
JULIETTE
Tu as raison. Je termine et je vous rejoins au théâtre !
Et maintenant on reste sur Magali jusqu'à la fin de l'acte.
Scène III
La rue, en suivant Magali. Elle bouscule une femme.
MAGALI
Oh, excusez-moi !
LA SERVEUSE (en civil, robe blanche légère)
C'est de ma faute, je ne regardais pas où j'allais.
MAGALI
Pas de mal.
LA SERVEUSE
Mais vous ne serez pas actrice ?
MAGALI (lui donnant un de ses prospectus)
Voilà, je joue tous les soirs, à vingt-trois heures.
LA SERVEUSE (examinant le tract avec attention)
Et vous jouez quoi ?
MAGALI (lui indiquant)
En fait, il s'agit d'un montage de trois pièces courtes...
LA SERVEUSE
Vous jouez dans les trois ?
MAGALI
Cela dépend des soirs. Je joue souvent dans la première et la dernière, et de temps en temps dans la seconde. On se relaie avec une amie, comme on a à peu près le même âge...
LA SERVEUSE
Ah... Et ce soir, par exemple ?
MAGALI
On joue toutes les deux dans la première pièce, elle joue dans la deuxième et je prends le relais dans la troisième...
LA SERVEUSE
Eh bien, à un de ces soirs... (Elle se dirige dans la direction prise par Juliette)
MAGALI
Attendez, vous avez perdu ceci !
LA SERVEUSE
Mais ce n'est... Oh, merci !
MAGALI
My pleasure !
Scène IV
Toujours la rue, avec Magali. Arrive Hélène, toute de blanc vêtue.
HELENE
Tu n'as pas vu Juliette ?
MAGALI
Il n'y a pas deux minutes : elle finit de distribuer ses tracts, et elle nous rejoint pour répéter.
HELENE
Ah...
MAGALI
Tu avais quelque chose à lui dire ?
HELENE
Non. Pas vraiment... C'est juste que... C'est qu'il est possible...
MAGALI
Qu'il existe un sultan ?
HELENE
Quoi ?
MAGALI
Rien, it's just a private joke...
HELENE
Qu'est-ce que tu veux dire ?
MAGALI
Rien, une histoire à la Malicia... Mais je te trouve bien pâle, malgré le soleil vespéral. Une vraie tête de mort ! Quelque chose t'inquiète ?
HELENE
Hein ? Non, je... Tu n'as pas vu Virginie, par hasard ?
MAGALI
Non, mais elle sera là ce soir pour sa fête d'anniversaire.
HELENE
Tu ne sais pas où elle pourrait être ?
MAGALI
Euh... Non. Mais si je la vois, je peux lui dire que tu la cherches ?
HELENE
Non, ça ne fait rien. Merci.
Elle s'en va dans la direction qu'a prise Juliette, puis la serveuse.
MAGALI
My pleasure ! ... One more time !
ACTE IV
Scène I
Le soleil s'est couché, mais il fait encore jour. La terrasse du restaurant de la scène II, acte I : peu de monde. Les gens passent mais ne s'arrêtent pas : il faut dire qu'il y a beaucoup de rafales de vent. A une table de deux, Roméo est plongé dans la lecture d'un journal ou d'un programme. Il griffonne, souligne, étudie. De temps en temps, il mange ce qui se trouve dans son assiette ; il pose alors son crayon et regarde passer les gens. C'est ainsi qu'il voit arriver Line et JP, accompagnés d'Hélène. Il est 21h30.
ROMEO
Bonsoir !
JP
Bonsoir !
LINE
Bonsoir ! Vous connaissez Hélène, qui joue dans...
ROMEO
Je l'ai vue ce midi. C'est un rôle magnifique.
HELENE
Oui.
ROMEO (à Line & JP)
Les vôtres aussi, même si le sujet de la pièce est moins... porteur. Quoique... Ca marche comment ?
LINE
Ca va, ça vient. Bien sûr, on ne fait pas salle comble, mais les gens qui viennent nous voir nous restent souvent après le spectacle pour nous dire qu'ils n'ont pas été déçus, que ça leur a plu.
JP
Cela fait d'autant plus plaisir de jouer !
ROMEO
Assurément. On croit réellement que vous êtes les personnages de la pièce, que vous êtes...
JP & LINE
... les personnages de la pièce !
ROMEO
Oui. Je voulais dire que les acteurs... que vous autres, acteurs, vous savez si bien nous faire accroire les sentiments des personnages que vous jouez, que c'est comme si vous subissiez ou avez subi les mêmes passions que les personnages que vous interprétez...
LINE
Le metteur en scène nous aide...
JP
S'il est bon, et c'est le cas du nôtre !
HELENE (à Roméo)
Vous ne croyez pas aux rôles de composition ?
ROMEO
Si, mais je veux dire que certains acteurs, vous, par exemple, jouent si intensément leur rôle qu'on pourrait croire que ce sont leurs propres sentiments qu'ils expriment.
LINE
C'est vrai en partie, sinon cela sonnerait faux ! En tout cas, si c'est ce que vous avez ressenti, c'est le meilleur compliment que vous puissiez nous faire !
HELENE
Vous savez, au théâtre, c'est chaque soir différent. Si l'on se contentait de rejouer un moment de notre vie ad libitum, le public s'en lasserait. Nous aussi d'ailleurs, et avant lui !
ROMEO
Certes, mais...
HELENE
Le théâtre, ce n'est pas comme au cinéma, où l'on cherche à réussir la meilleure "prise" -- je préfère ne pas savoir à quel prix ! -- et où après, fini, c'est dans la boîte !
ROMEO
Il est d'ailleurs amusant de remarquer qu'un film, quoique par définition animé, n'en est pas moins figé dans son essence même, car constitué d'un assemblage de telles prises "empaillées", fixées une fois pour toutes dans la gélatine, pour la postérité -- ou un placard à navets !
HELENE
Alors que le théâtre, c'est vivant, ce n'est jamais deux soirs identique, c'est tous les jours à refaire, à créer, pour le meilleur -- comme pour le pire !
JP
Ainsi parlait Hélène -- et je l'approuve !
LINE
Et moi JP !
ROMEO
Je vois ce que vous voulez dire. Encore faut-il que les textes écrits pour le théâtre, ou du moins pour ce théâtre vivant -- dont vous êtes ! -- laissent place à différentes interprétations, je veux dire qu'ils ne soient pas si rigides qu'on ne puisse en tirer qu'un bon "film"... et de mauvaises variations !
JP
Ou alors, autant se rabattre sur un vulgaire fait divers dans les journaux !
LINE
JP !
ROMEO
Il faut que ces textes renferment suffisamment de non-dits, qu'ils fournissent assez de pistes possibles au metteur en scène et aux acteurs pour que, dans chaque version que l'on en donnera, quels qu'en soient le lieu ou l'époque, ils deviennent effectivement des créations originales, que chaque spectateur intégrera, en fonction de ses propres acquis culturels.
HELENE
C'est ce vers quoi un bon -- un vrai -- auteur de théâtre devrait en effet tendre, à mon avis.
JP
Et ce que nous, acteurs, cherchons...
LINE
... désespérément !
ROMEO
Eh bien, à défaut de tels textes et de tels auteurs, laissez-moi vous souhaiter encore et toujours un public de qualité... et aussi, tant qu'à faire, en quantité !
LINE
Merci. Eh bien, bonsoir et bonne soirée si vous allez voir un spectacle ?
ROMEO
Oui, à dix heures. Bonsoir !
Ils s'éloignent. Roméo les regarde s'éloigner, puis les passants, dont une dame blonde en robe blanche qui semble pressée...
Scène II
21h45, au même restaurant.
ROMEO
L'addition, s'il vous plaît.
LA SERVEUSE
Vous ne voulez pas un dessert, un café ?
ROMEO
Non, merci, je n'ai pas le temps...
Elle lui apporte l'addition, il paie.
LA SERVEUSE
Monsieur, me permettez-vous de vous serrer la main ?
ROMEO (gêné)
Oui, mais...
LA SERVEUSE
C'est parce que je tiens à vous remercier, car vous aurez été mon premier client de la journée. Sans vous, je n'aurais servi à rien.
ROMEO
Euh... Bon, eh bien, je vous souhaite de ne pas être aussi votre dernier client.
Il s'en va à son spectacle, pensif.
LA SERVEUSE
Mon dernier client...
En débarrassant, elle jette vivement une pochette d'allumettes.
Scène III
Définitivement la rue, avec Magali qui "rencontre" Roméo, perdu dans ses pensées.
ROMEO
Oh, pardon !
MAGALI
Pas de mal ! (à part) Décidément, c'est mon jour close-contact !
ROMEO
Non, c'est de ma faute. Je ne pense pas souvent, mais quand je pense, rien ne peut m'arrêter !
MAGALI
Disons presque rien !
ROMEO
Et quoi donc ?
MAGALI
Je ne sais pas... Une peau de banane, un souvenir qui ressurgit, une histoire qui naît...
ROMEO
... et qui se poursuit, ou que l'on poursuit, sans jamais la rattraper, car elle change tout le temps. Je connais bien ça : durant le festival, je n'arrête pas d'errer d'un théâtre à l'autre -- je devrais dire d'une pièce à l'autre !
MAGALI
Ah, ah ! (le considérant) Le conditionnel serait-il devenu indicatif ?
ROMEO
Pardon ?
MAGALI
Non, rien. Une histoire de sultan et de princesse...
ROMEO
Ah oui, un des contes de Malicia...
MAGALI
En quelque sorte...
ROMEO
Mais attendez... Je vous ai vue dans les trois pièces... Vous n'êtes pas mal !
MAGALI
Merci, vous non plus ! (à part) Je comprends mieux Juliette !
ROMEO
Enfin, tous, vous jouez bien.
MAGALI
Je leur dirai.
ROMEO
Alors dites-le à Malicia. Je l'ai déjà dit à... Juliette.
MAGALI
Je n'y manquerai pas. (à part) C'est définitivement lui.
ROMEO
Bien...
MAGALI
A moins que vous ne préfériez le lui dire vous-même ?
ROMEO
Euh...
MAGALI
Ecoutez, ce n'est pas compliqué. Vous n'avez qu'à passer ce soir, après le spectacle.
ROMEO
Les contes...
MAGALI
Non, il n'y en aura pas, on fête un anniversaire. Mais j'y pense, vous pouvez venir, si cela vous dit.
ROMEO
Je ne sais pas. Je ne voudrais pas m'immiscer dans une réunion familiale...
MAGALI
Familiale, oui et non. On sera nombreux, vous ne vous « immiscerez » en rien.
ROMEO
Bon, si c'est ainsi, je viendrais.
MAGALI
Cela nous fera plaisir.
ROMEO
Bien... Bon, excusez-moi, il faut que je me dépêche : les trois coups ne vont pas tarder -- bien que mon spectacle commence à dix heures. Quant au vôtre, je vous souhaite un bon public pour ce soir !
MAGALI
Merci... (Il disparaît au loin) C'est étonnant comme les conditionnels mûrissent vite -- avec un petit coup de pouce de Magali !
Scène IV
Apparaît Malicia.
MALICIA
Mais cela ne serait pas Magali, qui veut jouer au deus ex machina ?
MAGALI
Oh, tu m'as fait peur ! Qu'est-ce que tu faisais cachée dans l'ombre ?
MALICIA
A ton avis, je cueillais des mûres ?
MAGALI
Je t'en prie !
MALICIA
Non, je te cherchais. Tu sais, ma chérie, c'est très professionnel de vouloir retravailler ses scènes, mais il faut aussi savoir gérer son emploi du temps ! Ca fait une bonne demi-heure que l'on t'attend, et je te rappelle qu'on joue dans une heure !
MAGALI
Ca ira, ça ira, il n'y a que quelques détails à régler !
MALICIA
Ouais...
MAGALI
Allons-y, je vais t'en parler en route... Mais dis-moi, toi, tu ne chercherais pas l'inspiration dans les ruelles obscures, histoire de gagner un jour de plus ?
MALICIA
Cela se pourrait...
MAGALI
Peut-être même nous prépares-tu quelque chose de spécial pour ce soir ?
MALICIA
Qui vivra verra...
MAGALI (chantonnant)
Que sera sera, what ever be will be, que sera, sera... Je sais, tu ne m'en diras pas plus. Tu as l'art de savoir de taire comme celui de savoir raconter.
MALICIA
Mais toi, tu n'as rien à me dire ?
MAGALI
A quel propos ?
MALICIA
Je ne sais pas, moi, de ta journée... Tiens ! De l'homme que tu viens de quitter, par exemple.
MAGALI
Tu fais fausse route, pipelette, la réalité n'est pas ce que tu sembles penser.
MALICIA
Tu me connais assez pour savoir que je n'en pense rien. Allez, dis-moi tout.
MAGALI
Rien, on s'est heurté dans la rue, alors on a engagé la conversation, c'est tout !
MALICIA
Parce que tu discutes avec tous ceux qui te bousculent ?
MAGALI
Oui, bon. Disons que la conversation s'est prolongée parce que... Parce qu'il avait vu notre spectacle, voilà !
MALICIA
Tu peux mieux faire.
MAGALI
D'accord. Je l'ai invité à passer ce soir à la fête.
MALICIA
Ouah ! Là, tu me scies !
MAGALI
Eh, à chacun ses petits effets !
MALICIA
J'avoue que tu me surprends !
MAGALI
Rassure-toi, je ne l'ai pas invité pour moi. Quoique...
MALICIA
Ah bon, alors pour qui ?
MAGALI (sifflotant)
Que sera sera, what ever be will be, que sera, sera...
MALICIA
C'est de bonne guerre, je te l'accorde, mais j'en sais assez par ailleurs pour deviner. Figure-toi que j'ai croisé Juliette cet après-midi : elle était apparemment sous le choc d'une rencontre...
MAGALI
Ah bon ?
MALICIA
Oui. Rencontre qui, pour autant que je me rappelle, ne serait pas très éloignée de celle que tu viens de faire... à l'instant !
MAGALI
Possible...
MALICIA
De là à conclure qu'il s'agit de la même...
MAGALI
Plausible.
MALICIA
... et que l'objet de cette rencontre pourrait bien seoir à Juliette.
MAGALI
Pédant et... prématuré !
MALICIA
Peu importe, le conte peut attendre !
MAGALI
D'autant que tu en as tellement d'autres sous le coude...
MALICIA
Et puis ce soir, relâche pour cause d'anniversaire, alors...
MAGALI
C'est vrai... (Un temps) Après tout, si Virginie quitte le nid, pourquoi Juliette...
MALICIA
... devrait-elle en être marrie ?
Elles sont revenues à la porte de la maison, et Malicia rentre la première tandis que Magali s'attarde sur le perron.
MAGALI (chantonnant)
Que sera sera, what ever be will be, que sera, sera... Apparemment, les pièces du puzzle vont s'emboîter, il suffisait de les réunir... (Elle siffle) Que sera sera, what ever be will be, que sera, sera... Mais sont-ce les bonnes ?
ACTE V
Scène I
La nuit est cette fois-ci définitivement tombée, mais il fait encore doux, malgré quelques sautes de vent. L'heure tardive n'empêche pas les rues de rester très animées : à la sortie d'un théâtre quelques spectateurs remplissent les restaurants encore ouverts. Roméo est de ceux-là. Il commande un dessert. Il regarde autour de lui et remarque une jolie blonde en robe blanche, aux yeux bleus très clairs qui finit une salade composée. Le serveur lui apporte son dessert, il se concentre alors dessus, tout en jetant de temps à autre des coups d'oeil alentour. Il a presque fini quand le serveur vient desservir la dame blonde. Il est 0h30.
LE SERVEUR
Voulez-vous un dessert Madame ? Ils sont tous sur cette table.
LA DAME BLONDE
Je... Je ne sais pas... Je vais voir... (sic)
LE SERVEUR
Je vous laisse réfléchir.
Il repart avec la vaisselle.
ROMEO (faisant un signe en direction du serveur)
S'il vous plaît !
La patronne le remarquant lui apporte l'addition.
LE SERVEUR (revenu à sa cliente)
Vous avez choisi ?
LA DAME BLONDE
Finalement, je ne prendrai pas de dessert. J'ai assez mangé ce soir. Apportez-moi l'addition, s'il vous plaît.
LE SERVEUR
Comme vous voudrez. Je vous l'apporte tout de suite.
ROMEO (à la patronne)
Je voudrais un café, s'il vous plaît !
LA PATRONNE
Oh, excusez-moi Monsieur.
Elle rajoute le prix du café sur l'addition et repart chercher le café. Pendant que Roméo boit son café, on apporte l'addition à la dame blonde, qui paie et s'en va. Roméo paie et sort à son tour du restaurant.
Scène II
Dans la rue. Roméo reste quelque temps à l'entrée du restaurant, regarde à droite, à gauche, puis se met lentement en route.
ROMEO
Brrr ! Il y a des rafales fraîches ce soir. Ce n'est pas comme... Bon sang, quelle véhémence ! Je ne sais pas si j'ai bien fait de... Elle me rappelle le personnage de Line dans la pièce d'après un fait divers... Elle m'a semblé si absolue... Mais moi... Qu'est-ce que je représente pour elle ? Je ne sais pas ce qu'elle cherche réellement... C'est comme le personnage d'Hélène, si entier en apparence, mais à l'intérieur... un drôle de puzzle qu'on aurait "recollé" -- mais à quel prix ?... Sait-elle vraiment ce qu'elle veut, en fin de compte ? Et moi, qu'est-ce que je cherche ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Quand j'étais plus jeune, je voulais voir la Crimée. Je ne savais pas où c'était, mais le nom, la Crimée, le son qu'il faisait quand je le prononçais, la Crimée, me plaisait... La Crimée. Cela devait être un beau pays. J'irais un jour, je le savais. Je voulais voir de mes yeux à quoi ce mot-là ressemblait... J'y suis passé, plus tard. Evidemment, j'ai été déçu. On ne devrait pas réaliser ses rêves d'enfant. Ils ne supportent pas le burin de la réalité. Ils sont là pour nous faire avancer, pas pour être rattrapés... Je suis peut-être sa Crimée d'enfant...
Scène III
Roméo marche, rêveur dans la nuit. Ses pas l'ont cependant amené au théâtre où se produisent Juliette, Magali et Malicia. Les spectateurs sont déjà partis, les artistes et leurs amis sortent. Il est 1h00.
ROMEO
Bonsoir.
MAGALI
Bonsoir. Vous arrivez juste pour la fête.
ROMEO
Comment était le public ce soir ? Il a aimé les pièces ?
MAGALI
Euh, oui. Enfin, je crois, oui. Je veux dire, oui, comme d'habitude. Enfin, c'est un public "théâtrophile", ici.
ROMEO
Bonsoir !
MALICIA
Bonsoir. Vous avez vu la représentation de ce soir ?
ROMEO
Oui, enfin non, pas ce soir. J'étais venu hier soir.
MALICIA
Dommage.
ROMEO
Dommage ?
MAGALI
C'est qu'elle a été particulièrement inspirée, ce soir.
ROMEO
Ah bon ? Pourtant il n'y a pas de contes ce soir ?
MAGALI
Non, justement : cela lui a donné des ailes, sur scène.
MALICIA
Pas de contes ce soir. On commémore, ce soir.
ROMEO
Ah... Pourtant, vous êtes encore loin d'atteindre la mille et unième nuit de Shéhérazade ?
MALICIA
Pauvre Shéhérazade... Chaque jour inventer une histoire pour la nuit suivante. Et ce, pour pouvoir voir se lever le prochain jour.
ROMEO
Une création chaque soir, pour une renaissance le lendemain matin : il y a là comme un parfum de bouddhisme...
MALICIA (le considérant)
C'est cela. Mais ça n'empêche pas les ratés.
ROMEO
Que voulez-vous dire ?
MAGALI
Ne l'écoutez pas.
MALICIA
Je n'oblige personne à m'écouter...
MAGALI
Elle n'a jamais forcé personne à l'écouter, elle n'en a pas besoin.
ROMEO
Que voulez-vous dire ?
MAGALI
Elle se joue de nous, de notre curiosité !
MALICIA
Je ne fais que tisser des motifs que vous voulez découvrir, à tout prix ! Cela vous tente-t-il ?
ROMEO
L'attrait de ce que l'on n'a pas, en somme ?
MALICIA
L'attrait de ce que vous possédez, mais ignorez, ou ne voulez pas voir !
ROMEO (réfléchissant)
Hum... Il y a quelque temps, je vous aurais probablement suivie. Mais de l'eau a coulé sous les ponts, depuis. J'ai grandi, mûri. Je suis allé en Crimée...
MALICIA
Chat échaudé...
ROMEO
Si vous voulez... En tout cas, belle, trop belle Shéhérazade, je pense que je vais vous laisser à votre cérémonie... somme toute privée, quoi que vous m'ayez dit, Magali !
MALICIA
As you like it !
MAGALI
C'est peut-être mieux ainsi... Mais c'est dommage...
ROMEO
Peut-être... (à part) De toute façon je n'ai rien d'un sultan. (à haute voix) Eh bien bonsoir !
MALICIA
Bonsoir.
MAGALI
Bonsoir.
Scène IV
Roméo attend un peu, les regardant disparaître ; puis il marche vers le saule et regarde courir l'eau courante, s'amuse avec le reflet de la lune.
ROMEO
Malicia... C'est étrange comme on se fait des idées à partir d'un nom, d'un visage, de quelques mots prononcés, de quelques attitudes et de quelques pas esquissés... Bien sûr, c'est une actrice, je suis conscient que je ne l'ai vue qu'en "action". Même à l'instant, elle était en représentation. Cela ne présume rien quant à son caractère, quoique... (Il jette un caillou dans l'eau et regarde la lune se troubler) Non, je ne la sens décidément pas... Elle n'est pas comme je l'imaginais, comme je me l'imaginais... Faut-il m'en étonner ? Elle m'a fait flasher, mais la fièvre est retombée. Elle est plus distante que la chaleur de sa voix lorsqu'elle racontait... A moins que je n'aie simplement pris pour de la chaleur ce qui n'était que de la fascination, celle qu'exerce cet animal à sang froid sur sa proie... Ou -- qui sait ? -- la séduction que celle-là même emploie sur son prédateur, afin de gagner quelque répit, ou même réussir à s'échapper. On ne saurait lui en vouloir... (Il se redresse) Bien, les choses sont plus claires ainsi. Cela dit, pourquoi cette vague sensation d'être passé à côté de quelque chose, d'avoir manqué... Mais j'y pense, je n'ai pas vu Juliette !
RIDEAU !